Emmanuel Macron – Scénario critique 2017-05-04T10:42:32+00:00

EMMANUEL MACRON, PRÉSIDENT

Scénario idéal
Scénario critique

La vague des « Chômeurs Macron » ?

Publié le 12 juin 2022

Revue de presse L’Hobbes
La rédaction

Cette revue de presse explore les symptômes de la vague de chômage généralisé, qui touche la France depuis le vote de la loi chômage de 2019.

L’impact de ce phénomène sera à terme un véritable « désastre économique », met en garde le collectif des Économistes attérés dans l’Express du 15 avril 2022. Pour rappel, cette loi permet à tous les salariés de bénéficier de deux années d’indemnités chômage suite à une démission, et ce tous les 5 ans. Depuis sa mise en place, la France a été confrontée à une vague de démissions massives de la part de salariés insatisfaits depuis longtemps par leur emploi, et désormais en capacité de partir sans crainte. Ces derniers, rapidement dénommés “chômeurs Macron”, ont rapidement paralysé l’activité économique du pays et placent les services sociaux en grande difficulté. L’Express du 22 mai 2022 dédiait déjà une chronique au « débordement des services sociaux », qui ont bien du mal à assurer le suivi de ces nouveaux chômeurs mais aussi « des salariés nouvellement reconvertis dans le secteur de l’auto-entrepreneuriat ».

Le quotidien Libération se penche sur les conséquences sociales des algorithmes d’évaluation des employés mis en place dans les entreprises pour anticiper les démissions de leurs nouvelles recrues. Ces programmes informatiques « cristallisent les tensions entre employeurs et salariés ». Ces derniers disent se sentir « inquiets et pressurisés par le devoir d’obtention de la bonne note », garante de l’accès au marché du travail, et sont de plus en plus nombreux à opter pour le « fractionnement de la retraite » – qui consiste à intercaler des années d’inactivité dans une carrière professionnelle – sur des périodes de sept ans, par confort ou par besoin.

C’est dans ce contexte que Pôle Emploi a annoncé le mois dernier le lancement de sa propre plateforme d’évaluation salariale, pour un usage étendu aux demandeurs d’emploi. L’inquiétude monte chez les seniors, en particuliers ceux n’ayant plus de droits à la retraite, qui se considèrent laissés-pour-compte du quinquennat Macron.

Dans l’ombre de la génération entrepreneurs

Enquête, Marion Trémard, Society, le 01 juin 2022

Il y a trois ans, nous relayions le parcours de Kévin, chauffeur de 36 ans originaire de Seine- Saint-Denis, qui considérait que la réforme lui avait donné l’opportunité d’entreprendre(1)Extrapolation de la Proposition : Simplifier la vie des entrepreneurs. Réduire leurs charges et supprimer le Régime Social des Indépendants (RSI) qui ne fonctionne pas. Doubler les plafonds pour pouvoir bénéficier du régime fiscal de la microentreprise. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf. Il est aujourd’hui à la tête d’une compagnie de taxis florissante, entre la France et les Pays-Bas où il s’est installé récemment. Cette fois, ce n’est pas lui que nous rencontrons, mais sa mère, Clara, restée dans leur appartement de Rosny-sous-Bois. En contrepoint de la success-story de son fils, le parcours de cette femme de 62 ans à la limite du seuil de pauvreté illustre le phénomène.

Entre 2010 et 2015, Clara avait abandonné son activité professionnelle pour aider son fils durant ses années noires. Elle s’occupait des courses, de l’entretien de la maison, et surtout de sa petite fille. « C’était très dur psychologiquement pour elle de se retrouver sans maman. Kevin, lui, était déboussolé. Les aider à traverser cette dure période a été ma priorité pendant plusieurs années » nous raconte t-elle. Douze ans plus tard, alors qu’elle devrait profiter d’un repos mérité, Clara n’a plus de droits à la retraite, à cause de cette interruption et d’autres aléas qui ont fragmenté sa vie professionnelle. Elle est aujourd’hui contrainte de continuer à chercher du travail malgré un mal de dos qui l’empêche de conduire et de faire des efforts physiques trop intenses. Elle déplore que les rares offres que lui propose Pôle Emploi sont inadaptées à sa situation.

Dans le quartier où elle habite toujours, et où son fils vient de plus en plus rarement lui rendre visite, beaucoup de femmes de sa génération sont dans le même cas. L’entraide et la débrouille viennent pallier le manque de propositions pour ces seniors qui ont besoin de travailler. Dans le quartier, elles rendent de petits services contre rétribution au noir (garde d’enfants, tâches ménagères, soutien scolaire…). Dans l’ombre, elles maintiennent une cohésion sociale et, bien que ne créant pas de valeur économique, assument un vrai rôle dans l’amélioration du vivre ensemble.

En clôture de l’entretien, avec un soupir, Clara nous confie qu’elle se demande parfois qui prendra soin d’elle lorsqu’elle sera âgée et dépendante…

Exclusivité : le futur algorithme d’évaluation salariale de pôle emploi

Edition spéciale, La rédaction, Libération, le 02 juin 2022

Alors qu’elle a été annoncée il y a tout juste un mois par le Ministère élargi du Travail, la plateforme d’évaluation salariale de Pôle Emploi fait déjà débat. Elle est imaginée comme une réponse au phénomène que certains membres de l’opposition ont déjà nommé « la vague des chômeurs Macron »(2)Extrapolation de la Proposition : Ouvrir les droits à l’assurance-chômage aux salariés qui démissionnent. Tous les cinq ans, chacun y aura droit, s’il choisit de démissionner pour changer d’activité ou développer son propre projet professionnel.https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf. Cependant, très peu d’informations ont filtré sur son contenu et ses fonctions. Notre journaliste Amandine Macé s’est procuré une version « fuitée » du cahier des charges de la plateforme qui en décrit les spécifications fonctionnelles. Une exclusivité Libération.

Il est à classer dans la catégorie des algorithmes « publics », tout comme celui de la plateforme Post-Bac(3)http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/03/02/apb-nouvelle-etape-vers-la-transparence-de-l-algorithme_5088173_4401467.html, dont la publication avait provoqué un débat animé sur les questions de transparence des codes publics, il y a quelques années. Pour autant ce bout de code de la nouvelle plateforme de Pôle Emploi n’est quant à lui pas prêt à être publié de si tôt. Mis en place par Pôle Emploi à l’initiative du Gouvernement, ces quelques milliers de lignes de programme informatique ont pour vocation de permettre aux entreprises de gérer le turn-over des salariés. En effet, ces derniers se sont emparé très largement des nouvelles mesures du Code du Travail dit « libéré » défendu par le Président de la République(4)Extrapolation de la Proposition : Permettre de négocier au plus près du terrain. Le Code du travail définit un socle de droits et de règles (durée légale du travail, salaire minimum…), qui continuera de s’imposer aux entreprises. Au-delà, la primauté sera donnée aux accords d’entreprise sur les accords de branche. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf. Dans le cahier des charges que Libération a pu obtenir d’une source anonyme, on y apprend que l’algorithme d’évaluation salariale doit « aider les entreprises à cibler le recrutement de leurs nouveaux salariés mais aussi contractuels […] et d’accompagner les entreprises dans l’anticipation du départ possiblement imprévu des travailleurs ».

Au fil des pages suivantes du cahier des charges, plusieurs fonctionnalités de l’algorithme de la plateforme sont esquissées dans leurs grandes lignes :

  • Présence d’un module d’entretien de pré-embauche, comprenant des questions-types telles que « Comptez-vous profiter de votre retraite fractionnée dans les cinq années à venir ? ». Ce module vise à identifier de manière automatisée et intelligente les candidats les plus pertinents pour l’offre d’emploi publiée par l’entreprise. Pour Jean-Claude Rafe, porte-parole de la CDFT contacté par nos soins, cette fonctionnalité de l’algorithme est hautement politique car, selon ses propres termes, elle viserait « à identifier et écarter en amont tous les travailleurs-profiteurs souhaitant abuser de la retraite fractionnée, selon les termes du MEDEF ».
  • Une sous-plateforme dédiée à faciliter des entretiens réguliers de suivi afin de mesurer le degré de motivation du travailleur, à travers différentes mises en situation. Ces scénarios visant à tester l’employé sont générés sur mesure par une intelligence artificielle à partir de plusieurs paramètres de mission. L’exemple d’entretien précisé dans le cahier des charges cherche à évaluer la motivation du travailleur et à remplacer un collègue au pied levé sur le temps du week-end. Cette fonctionnalité de l’algorithme fait déjà débat puisqu’elle prévoit l’utilisation de la webcam comme pupillomètre(5) Qu’est-ce qu’un pupillomètre ? https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-pupillometre-pour-mesurer-la-douleur-dans-l-oeil-du-patient_27105 pendant les entretiens. Certaines solutions privées d’algorithmes d’évaluation ont cependant déjà recours à cette technologie controversée.

Capture d’écran décrivant la génération de scénarios pour tester la motivation des employés.

  • Un calcul du « taux de volatilité » du travailleur, devant aider l’entreprise à définir sa capacité à retenir un profil particulier. Cet autre volet de l’algorithme suscite déjà des inquiétudes chez certains usagers, car il y est mentionné par Pôle Emploi la possibilité d’analyser les traces de la vie en ligne d’un employé, en dehors de ses heures de travail(6)Extrapolation de la Proposition : Créer un code du travail digital pour mieux accompagner les PME dans les décisions qu’elles prennent. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf. A partir d’informations accessibles librement en ligne sur ses derniers voyages sur TripAdvisor ou ses commandes récentes sur Amazon, cette fonctionnalité de l’algorithme fait appel au désormais fameux big data(7) Big data, ou mégadonnées, sont de larges ensembles de données (activités sur les réseaux sociaux, recherches en ligne, etc) collectés et analysés à des fins de compréhension ou de prédiction. pour notamment évaluer le « cultural fit« (8) Le “cultural fit” est une notion de management qui cherche à déterminer l’adéquation entre les valeurs et la personnalité d’un employé avec la culture interne de l’entreprise. du travailleur. Derrière cet anglicisme flou, se cache le projet de calculer le degré de compatibilité entre la personnalité du travailleur et la culture de l’entreprise.

Capture d’écran décrivant le fonctionnement de l’algorithme de calcul du “taux de volatilité salariale”

Clikapute.fr : Si vous êtes chômeur, le post Facebook le plus partagé de la semaine va vous choquer !

Le post du jour, Clikapute.fr, le 6 juin 2022

« La Cigale, ayant chanté
Tout l’Été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De travail ou de boulot.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui confier
Une mission pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je travaillerai, lui dit-elle,
Tous les jours, foi d’animal,
Motivée et multimodale.
La Fourmi n’est pas chômeuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette profiteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je fractionnais, ne vous déplaise.
— Vous fractionniez ? j’en suis fort aise.
Eh bien ! bossez maintenant.
 »

Capture d’écran du post de Clikapute

La France, « start-up nation »(9)Référence au tweet d’Emmanuel Macron le 13/04/17 : « Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une. #SommetStartUp » » ou « start-up damnation » ?

Publié le 23 juin 2022

Article, Médiapart
Par Louise Chellemi
 

Quatre ans après l’élection du leader d’ « En Marche! », prenons le temps d’un cébéka (NDLR : contraction de « coffee break »), comme on le dit aujourd’hui dans les open-spaces de nos champions de la French Tech, et contemplons le paysage économique français : a-t-on affaire à ce champ de jeunes pousses prometteuses tant fantasmé ou à une loi de la jungle chaotique ?

On peut dire que le gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens pour faire émerger sur le territoire un vivier de “Google européen”(10)Référence au discours d’Emmanuel Macron au Palais Brongniart le 13/04/17 http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/04/14/macron-en-operation-seduction-aupres-de-la-french-tech_5111325_3234.html#GLkR84e8xa655bQf.99, à commencer par des “Google français”. Création d’un Ministère de l’Innovation, une grande réforme de l’éducation, la multiplication des parcours de formation accélérées à l’entrepreneuriat, le budget de la BPI décuplé – qui atteint aujourd’hui presque 4% du PIB -, la création du groupement des business angels français (la BAF), plusieurs campagnes de communication et promotion d’événements pro-startups… On ne peut que saluer le dynamisme du premier exercice du jeune Emmanuel Macron, mais secouons la ruche : les larves de cet écosystème “startupien” font-elles toujours des reines ?

Quand les larves s’attaquent aux reines : le décapage des insiders(11)Référence au discours d’Emmanuel Macron « Nous allons changer les règles, déverrouiller tous les secteurs pour pousser les outsiders à tuer les insiders. Si les insiders résistent c’est qu’ils sont bons, sinon on permettra à une nouvelle génération d’entreprises d’émerger. » http://www.usine-digitale.fr/editorial/comment-emmanuel-macron-vend-la-french-tech-a-la-start-up-nation.N348484 

Nous rencontrons Baptiste, le co-fondateur de Lalascar, une entreprise de covoiturage qui s’est développée en France et dans plusieurs villes européennes. Fondée il y a six ans, la start-up a connu une forte croissance jusqu’à ce que de nouveaux entrants viennent empiéter sur ses parts de marché, aidés par certaines mesures du gouvernement que le jeune CEO qualifie de « discrimination positive injuste« . Il nous raconte son histoire : « J’avais voté pour Emmanuel Macron en 2017 et je me réjouissais de son ambition pour notre pays : faire de la France un foyer de l’innovation et des startups comparable à ce qui se passait en Israël – même si à présent on ne peut plus vraiment citer ce pays en exemple(12)http://www.latribune.fr/technos-medias/internet/israel-la-startup-nation-atteint-ses-limites-611467.html. Mais je pensais, comme beaucoup, qu’il allait s’appuyer sur nous. Mais certainement pas nous challenger en ouvrant grandes les vannes des marchés où sont déjà installés des acteurs performants. Par exemple, concernant notre secteur de la mobilité partagée : nous devons à présent faire face à la concurrence de jeunes startups qui ne présentent aucune valeur ajoutée par rapport au service que nous proposons déjà, mais qui mettent en péril notre activité parce qu’elles misent tout sur le marketing et profitent du libre accès à des données du marché, grâce à la nouvelle banque des données numériques… Forcément, ils gagnent du temps, vu qu’ils zappent les étapes par lesquelles nous sommes passés, comme la phase d’étude de marché. Ils apprennent de nos erreurs et copient nos outils : la voie est toute tracée. Je ne comprends pas cette manière de faire de la part du gouvernement, ou plutôt si, je la comprends trop bien : c’est donner les moyens de la concurrence déloyale. »

On comprend bien la frustration de Baptiste, et surtout on comprend mieux le désemparement de certains consommateurs devant la profusion d’offres qui se ressemblent, comme abordé il y a quelques semaines par l’hebdomadaire Le Nouvel Économiste, dans son article « De l’illusion de la disruption ». Ce passage est particulièrement évocateur : « Les jeunes entrepreneur.ses se ruent sur des segments de marchés déjà occupés par les mastodontes, autrefois frêles startups. Pour autant, les succès entrepreneuriaux d’hier, ne sont pas nécessairement ceux de demain. En cause, l’évolution des mentalités qui est certainement le fruit des campagnes communicationnelles répétées du gouvernement et desquelles il ressort que « qui ne tente rien n’est rien ». Le rapport au risque semble très différent d’il y a quelques années. Cependant, il convient également de reconnaître que ce risque n’est plus le même : le coût de l’échec a été réduit(13)Référence au discours d’Emmanuel Macron au CES « réduire le coût de l’échec » http://www.lepoint.fr/high-tech-internet/ces-de-las-vegas-emmanuel-macron-ovationne-par-la-french-tech-07-01-2016-2007704_47.php ; le gouvernement aide ces nouveau-nés à se propulser, presque sans barrage à l’entrée, et les biberonne aux levées de fonds. Cela est clair tant dans les discours dans les actes : les faibles outsiders(14) Outsider, c’est à dire nouvel arrivant : « Concurrent qui ne figure pas parmi les favoris, mais qui, cependant, pourrait gagner ». http://www.cnrtl.fr/lexicographie/outsider sont encouragés à challenger les plus forts, dans une logique qu’on pourrait presque qualifier de « darwinisme inversé » (NDLR : en effet, ceux qui ont été hier les plus faibles, dévorent aujourd’hui les anciennes structures dominantes, répondant ainsi à la logique d’une « disruption » en continu). On assiste donc à une prolifération de services, tous vendus comme “disruptifs”, mais à y regarder de plus près le “disruptif” ne concerne souvent que la répartition des postes de dépenses. En effet, les budgets alloués au marketing sont tout bonnement faramineux, tout comme ceux dédiés à la constitution de réseaux de partenaires, de collaborateurs et d’investisseurs solides : achat d’annuaires de diplômés, don d’ubiquité dans les afterworks – entre autres événements consacrés aux rencontres professionnelles… Où réside alors la véritable innovation de rupture ? Et comment les consommateurs s’y retrouvent-ils parmi cette tripotée de clones de services naissants ?”

Une question à laquelle nous avons essayé de répondre à travers le témoignage de Benjamin, un client de Wheel Factor, jeune concurrent de Lalascar :  « C’est vrai qu’au début j’étais un peu perdu. J’avais le choix entre environ 60 applications de co-voiturage. J’étais tenté par Lalascar, c’est la première qui m’est venue à l’esprit. Puis j’ai reçu un code de parrainage pour Wheel Factor de la part d’un copain : « -70% sur mes dix premières courses » ! Je n’ai pas hésité bien longtemps. »

Les villes bourgeonnées par les viviers startupiens 

Auparavant concentrés dans certaines zones des métropoles, les espaces de coworking vont fleurissant et entraînent dans leur sillage des évolutions infrastructurelles notables. Michael est developer web dans une start-up parisienne qui propose des services de réalité augmentés pour les animaux domestiques, et nous explique le bien fondé de ces transformations : « On a lancé la boîte il y a un an, et au début on ne parvenait pas à trouver de lieu pour travailler, tous les espaces de coworking était saturés. On a même dû passer au début par Share-a-chair, une sorte de AirBnB pour postes de travail : on travaillait de manière éclatée depuis chez nous, et quand une réunion s’imposait vraiment on sous-louait un bureau à la journée. Heureusement, beaucoup de nouveaux espaces ont ouvert. On a hésité à s’installer dans ceux de la proche banlieue, vu que maintenant c’est très bien desservi avec le système de Ouibus Express, donc ça n’aurait pas été trop contraignant pour les rendez-vous clients en plein centre. Mais on s’est finalement installés vers Bastille et c’est encore mieux : on a l’impression d’être dans un campus. »

Publicité pour le service Share-a-chair

En effet, il suffit de se promener dans le quartier en question pour se sentir au paradis des start-ups. La quasi-totalité des commerces s’est transformée afin de mieux cibler les startupers, clients aux profils et aux besoins globalement homogènes. Ainsi, le restaurant l’Echapée Belle met à disposition de ses habitués des post-it, des paperboards et des vidéoprojecteurs, souvent réclamés, pour mettre en valeur les projets de chacun lors de déjeuners-networking. Le bar le Pop-in a troqué ses playlists rock contre des soirées dédiées à la projection de TED Talks et autres conférences inspirantes. S’ensuivent même des sessions de débats organisés, pour analyser ce qui a fait la réussite de telle ou telle structure, et les points forts de tel.le ou tel.le fondateur.ice. Le Bloody Mary propose quant à lui les battle de « Pitch Eloquencia », où chacun doit défendre son concept en 2 minutes tout en s’appuyant sur les préceptes aristotéliciens de la rhétorique. Où qu’ils aillent, les startupers du 11e arrondissement baignent donc dans le jus dynamisant de l’entrepreneuriat. On peut cependant se demander ce que ressentent les anciens habitués du coin qui n’adhèrent pas pleinement à cet état d’esprit.

Post Instagram sponsorisé pour les soirées start-ups du Bloody Mary

On peut aussi s’inquiéter de la porosité toujours grandissante entre vie privée et vie professionnelle. Comme évoqué ces lieux de socialisation se mutent en tiers lieux, où la rentabilité de la rencontre et de l’efficacité professionnelles prennent le pas sur la détente, sous couvert de bons moments partagés(15)http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/sur-le-radar/20170303.OBS6084/l-enfer-des-start-up-j-avais-l-impression-que-tout-le-monde-portait-des-lunettes-roses.html. Ceux qui ne s’y mêlent pas, pour préserver leur temps de repos ou de vie sociale, sont souvent perçus comme les moins motivés et se voient reprocher leur manque d’enthousiasme. Nous avons recueilli le témoignage de Margot, fraîchement devenue startupeuse au poste de « Country Manager » : « Je travaille beaucoup, c’est-à-dire que je travaille souvent tard le soir et presque tous les jours, au moins pour répondre aux mails et faire des relances. C’est parce que je suis en contact avec des partenaires de pays étrangers, en décalage horaire par rapport à la France, donc c’est dur de tout gérer dans les temps. Ca ne me pose pas de problèmes parce que je crois à notre concept, alors ça me plaît et je trouve normal de me donner à fond pour le faire décoller. C’est le prix à payer pour faire un métier qui me passionne !« .

On note aussi l’émergence de nouvelles activités à destination des startupers. Sur le modèle des « escape games » (NDLR : jeu d’évasion grandeur nature) qui avaient fait chou gras du commerce BtoB (NDLR : business-to-business, interentreprises) de leurs prestations, vendues comme des sessions de team building, des « fight-club rooms » ont fait leur apparition. Ces salles proposent des séances de combat en réalité virtuelle, présentées comme des activités cathartiques à destination des collaborateurs en besoin d’exprimer physiquement la tension et l’agressivité qui n’ont pas leur place dans la bulle dorée des open spaces . Également défendues comme des lieux de défoulement sain, d’autres salles de divertissement « corporate » mettent des sessions de jeu de rôle façon télé-réalité, pour recréer, de manière somme toute artificielle, des atmosphères de commérage, de combats de coqs et de structure pyramidale pendant quelques heures. Une start-up propose, quant à elle, des casques de repos pour ceux qui souhaitent s’isoler au sein des open spaces souvent bruyants et propices à l’éparpillement et aux « small talks« . Par un système astucieux de filtres sonores et visuels, ils permettent, une fois activés, de ne plus voir ni entendre les autres.

Les caméléons de la loi de la jungle

Et les non-startups dans tout ça ? Devant les nombreux avantages(16)« baisse de la taxation des revenus du capital, fin de l’ISF pour les actions, suppression du RSI, allègement du code du travail ou encore bouleversement des pratiques des administrations qui devront reconnaître un droit à l’erreur administrative aux créateurs d’entreprises » https://www.challenges.fr/sommet-start-up/emmanuel-macron-veut-que-les-start-up-l-aident-a-transformer-le-pays_466804 octroyés aux nouvelles structures entrepreneuriales, s’élèvent les rancoeurs de ceux qui ne rentrent pas dans les cases. Certains n’hésitent donc pas à utiliser les moyens technologiques à leur disposition pour donner l’illusion d’être des startupers et ainsi tourner le système à leur avantage.

Nous avons rencontré Adrien (NDLR : le prénom a été changé pour des raisons de confidentialité), boulanger à Nantes depuis plus de quinze ans, qui a décidé de camoufler son statut d’artisan pour bénéficier de la baisse de taxation des revenus du capital. Il nous explique comment fonctionne son dispositif : « C’est simple, j’ai créé un site internet grâce à un CMS particulier qui permet d’imiter les codes graphiques et lexicaux des startups. Par exemple dans l’onglet « équipe », ma vendeuse est identifiée comme « Customer Relationship Manager », mon fils qui livre les commandes spéciales en trottinette est « Logistic Manager » et je suis moi-même co-fondateur et « Chief Technical Officer ». J’ai pu faire rentrer mon activité dans la case « Jeune Entreprise Innovante » en implémentant de l’innovation dans mes méthodes de production et de distribution. Je fabrique des sandwichs, avec des formes polygonales inédites, vendus comme plus pratiques lorsqu’on mange devant un écran – on peut les poser sans que tout leur contenu s’étale – et je mets en avant sur le site un système de vente collaborative. Pour qu’un client bénéficie d’une formule midi gratuite, s’il s’engage à livrer pour 10 autres clients dans la foulée. Bien sûr, je vends principalement dans ma boutique, « à l’ancienne », et de toute façon je ne cherche pas à communiquer sur mon site internet. Mais, au moins, je profite des avantages réservés aux startups ! » Malin, l’Adrien.

D’autres briguent des avantages, eux, différents, mais s’adonnent à une méthode de camouflage similaire. C’est le cas de Marcel (NDLR : le prénom a également été changé), patron d’un magasin de réparation de matériel high-tech. Celui-ci, ayant oublié de faire un versement à l’URSSAF, a réussi à maquiller a posteriori sa société en startup pour bénéficier du droit à l’erreur administrative. Pour ce faire, il est entré en contact avec une structure illégale de « créditation », qui lui a délivré un document d’attestation certifiant que sa boutique est bel et bien une startup ; des faux papiers pour entreprise en somme.

Proposition d’un site web offrant du start-up washing

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Références   [ + ]

1. Extrapolation de la Proposition : Simplifier la vie des entrepreneurs. Réduire leurs charges et supprimer le Régime Social des Indépendants (RSI) qui ne fonctionne pas. Doubler les plafonds pour pouvoir bénéficier du régime fiscal de la microentreprise. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf
2. Extrapolation de la Proposition : Ouvrir les droits à l’assurance-chômage aux salariés qui démissionnent. Tous les cinq ans, chacun y aura droit, s’il choisit de démissionner pour changer d’activité ou développer son propre projet professionnel.https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf
3. http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/03/02/apb-nouvelle-etape-vers-la-transparence-de-l-algorithme_5088173_4401467.html
4. Extrapolation de la Proposition : Permettre de négocier au plus près du terrain. Le Code du travail définit un socle de droits et de règles (durée légale du travail, salaire minimum…), qui continuera de s’imposer aux entreprises. Au-delà, la primauté sera donnée aux accords d’entreprise sur les accords de branche. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf
5. Qu’est-ce qu’un pupillomètre ? https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-pupillometre-pour-mesurer-la-douleur-dans-l-oeil-du-patient_27105
6. Extrapolation de la Proposition : Créer un code du travail digital pour mieux accompagner les PME dans les décisions qu’elles prennent. https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf
7. Big data, ou mégadonnées, sont de larges ensembles de données (activités sur les réseaux sociaux, recherches en ligne, etc) collectés et analysés à des fins de compréhension ou de prédiction.
8. Le “cultural fit” est une notion de management qui cherche à déterminer l’adéquation entre les valeurs et la personnalité d’un employé avec la culture interne de l’entreprise.
9. Référence au tweet d’Emmanuel Macron le 13/04/17 : « Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une. #SommetStartUp »
10. Référence au discours d’Emmanuel Macron au Palais Brongniart le 13/04/17 http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2017/04/14/macron-en-operation-seduction-aupres-de-la-french-tech_5111325_3234.html#GLkR84e8xa655bQf.99
11. Référence au discours d’Emmanuel Macron « Nous allons changer les règles, déverrouiller tous les secteurs pour pousser les outsiders à tuer les insiders. Si les insiders résistent c’est qu’ils sont bons, sinon on permettra à une nouvelle génération d’entreprises d’émerger. » http://www.usine-digitale.fr/editorial/comment-emmanuel-macron-vend-la-french-tech-a-la-start-up-nation.N348484
12. http://www.latribune.fr/technos-medias/internet/israel-la-startup-nation-atteint-ses-limites-611467.html
13. Référence au discours d’Emmanuel Macron au CES « réduire le coût de l’échec » http://www.lepoint.fr/high-tech-internet/ces-de-las-vegas-emmanuel-macron-ovationne-par-la-french-tech-07-01-2016-2007704_47.php
14. Outsider, c’est à dire nouvel arrivant : « Concurrent qui ne figure pas parmi les favoris, mais qui, cependant, pourrait gagner ». http://www.cnrtl.fr/lexicographie/outsider
15. http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/sur-le-radar/20170303.OBS6084/l-enfer-des-start-up-j-avais-l-impression-que-tout-le-monde-portait-des-lunettes-roses.html
16. « baisse de la taxation des revenus du capital, fin de l’ISF pour les actions, suppression du RSI, allègement du code du travail ou encore bouleversement des pratiques des administrations qui devront reconnaître un droit à l’erreur administrative aux créateurs d’entreprises » https://www.challenges.fr/sommet-start-up/emmanuel-macron-veut-que-les-start-up-l-aident-a-transformer-le-pays_466804

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